Renaud Heureux Papa

 

"Faut changer la société. Et pour ça, il faut des combattants. Faut semer de la graine de révolte"

 

Entré en studio début décembre 79, Renaud passera deux mois à la réalisation de son quatrième album " Marche à l'ombre ", qu'il dédiera à un certain nombre de personnes, " Nanar, Michel P-38, Starshooter, Solange et Olivier... " ainsi qu'à un certain Paul Toul (pseudonyme porté un temps par Mesrine) et, bien entendu, " à Dominique de partout et de toujours ". Cette fois, il change de tactique. Il laisse de côté son ancien groupe de scène au profit de toute la bande de musicien professionnels qui évolue autour des studios Ramsès: une fine équipe de potes bien éclatés. Une pléiade de noms s'inscrit en crédits de pochette parmi lesquels Gérard Prévost (basse), Amaury Blanchard (batterie) Jean-Philippe Goude (claviers), Alain Ranval (guitare), Klaus Blasquiz e Shitty (chœurs), etc. On retrouvera nombre d'entre eux par la suite sur scène et sur disque. Si la violence annoncée par Renaud est illustrée par 1a pochette et par des textes comme " Marche à l'ombre ", " Les aventure de Gérard Lambert ", " Où c'est qu' j'ai mis mon flingue " ou " Baston ", elle reste tempérée par une bonne dose d'humour et de tendresse. Elle est d'autre part contrebalancée par des chansons carrément tordante! comme " It is not because you are ", " L'auto-stoppeuse ", et " Pourquoi d'abord ? ", même quand son mal de vivre s'exprime crûment à travers " Dans mon H.L.M. ", " La teigne " et " Mimi l'ennui ".

 

Sur son précédent album, il s'était moqué de tous ces artistes de variété française qui se précipitaient pour aller enregistrer à Nashville. Avec " It is not because pou are ", il s'en prend à la main mise de la langue anglaise sur tout le secteur de la chanson. " Là c'est un gag. C'est une chanson et anglais d'épicier qui parodie les slows qu'on entend dans les boîtes en été et sur lesquels les mecs draguent la gonzesse. J'ai mis les rares mot d'anglais appris au Iycée et, ce qu'il y a de bien, c'est que cette chanson peut marcher aussi bien en France qu'en Angleterre: les Français ne 1a comprennent pas et les Anglais non plus. Moi-même, je me pose des questions ". Inspiré par Gérard Lanvin, il crée pour ce disque le personnage de Gérard Lambert. Il n'en imaginait pas les conséquences annexes " Un jour dans mon courrier, deux lettres. Les deux missives commençaient par " Cher Renaud " ou " Monsieur Renaud ". Deux types m 'expliquaient qu'ils trouvaient ma chanson très chouette, etc. mais que depuis sa sortie, eux hésitaient à sortir... C'était signé... Gérard Lambert! Je m'excuse encore auprès d'eux, mais quand même, je pouvais pas deviner ". Les conséquences des paroles de " Où c'est qu' j'ai mis mon flingue " sont cependant autrement plus pernicieuses. " Cette chanson, je l'ai écrite un jour où j'étais excédé. Je n'ai pas cherché à faire beau, je dis exactement ce que je pense. C'est vrai qu'elle n'est pas construite, mais elle est là, comme ça, sincère ". Et justement, cette sincérité n'est pas du goût des communistes, qui considèrent comme un outrage des passages comme: " J'vais pas m' laisser emboucaner par les fachos, par les gauchos, tous ces pauv'mecs endoctrinés qui foutent ma révolte au tombeau... Rien à foutre de la lutte de classes, tous les systèmes sont déqueulasses !... Gueuler contre la répression en défilant " Bastille-Nation " quand mes copains crèvent en prison ça donne bonne conscience aux cons...". Le P.C.F. lancera donc une véritable cabale contre Renaud, bien que jusqu'alors il ait existé entre eux une estime mutuelle (Renaud avait donné beaucoup de galas pour la Jeunesse Communiste et offert son cachet aux grévistes de Longwy, qu'il était allé rencontrer). En prenant ses distances, Renaud s'explique: " J'ai toujours eu une haine profonde pour les dirigeants du P.C.—pour tous les dirigeants d'ailleurs... C'est des mecs que j'aime pas. J'les pense malhonnêtes. J'les pense méchants. Autant qu'ceux d'la droite. Mais la base, non... J'ai jamais craché sur les membres du P.C., j'ai craché sur les dirigeants qui m'ont fait chier, qui m'on insulté. Et... la meilleure preuve, c'est que j'ai toujours accepté de participer aux fêtes du Parti, en province, parce que pour moi, c'était important. Les mecs qui s'inscrivent au P. C. sont quand même des mecs en lutte, même si on a des divergences. Même pour dix fois le cachet j'aurais jamais chanté pour le R.P.R. ou l'U.D.F! Les dirigeants du P.C. me faisaient venir parce que j'étais populaire et que j'attirais les jeunes. C'était pas pour mes idées! J'sentais toujours un p'tit malaise quand j'chantais " Hexagone "... " Cette fois, en tout cas, c'est la rupture, avant une nouvelle suite d'aventures... Bref, selon son souhait, Renaud " remue les gens dans leurs fauteuils " avec " Marche à l'ombre ".

 

Il en aura d'ailleurs tout loisir, au cours des quatre semaines de concerts qu'il donnera en mars 80 à Bobino. Pour cette première expérience de longue durée dans un music-hall parisien, Renaud sort le grand jeu: dix musiciens, places bon marché (les plus chères à 50 F) et spectacle en deux temps. La première partie est consacrée exclusivement à la chanson réaliste qu'il affectionne tant: Bruant, Georgius, Montchus... Renaud est accompagné par l'orchestre musette de l'accordéoniste Joss Baselli. Quant à la deuxième partie, c'est une sélection de ses meilleures chansons de " Société tu m'auras pas " à " Baston ", en passant par " Germaine ", aéccompagnés par un groupe électrique. Renaud prenait aussi le risque d'être mal compris par son public. " Moi, j'étais mort de trouille. Le p'titrocky qui débarque de banlieue pour m'entendre chanter " Laisse béton ", " Dernier bal ", ou " Hexagone ", si j'vais lui imposer " Rue Saint-Vincent " ou " La Butte Rouge ", en chantant sans mon blouson de cuir, avec une salopette trop large, une chemise blanche, un foulard rouge et les mains dans les poches, sans guitare, avec un orchestre musette habillé tout en noir... ben c'était pas évident ! Le premier jour, je chiais dans mon froc. Et puis, c'est passé vraiment formidable. Ils ont adoré. Dans l'ensemble, c'était plutôt jeune, mais j'ai ou beaucoup de personnes âgées très âgées, qui sont pas venues les premiers jours mais par la suite, p't être envoyées par leurs enfants ou par la presse. Et puis y'avait aussi le public qu'on me reproche souvent... un public un peu intello ……. C'était pas vraiment la zone, quoi ! ". Le Résultat, Renaud a maintenant bien assis son identité de chanteur populaire, dans les deux sens du terme, même si l'opération Bobino n'a en fait pas été rentable. " J'y ai perdu sept briques. Ça n'a pas d'importance, je les ai rattrapées ailleurs.

Ça a bien marché, ça a été bourré pendant un mois, j'ai eu plein de presse... Trop même. J'ai toujours la trouble de faire chier le monde quand je passe trop en télé, quand on parle trop de moi... ". Pourtant on parlera encore de lui en avril, à l'occasion du 47e Gala de l'Union des Artistes, où il se présentera avec des petites ailes dans le dos pour exécuter un numéro de voltige à cheval. " Je ne suis jamais monté à cheval. C'est le premier exercice physique que jetais depuis quinze ans et j'ai dû arrêter de fumer pendant une semaine ", déclarait-il alors. Et on reparlera de lui quand sortira peu après " Renaud sans zikmu ", un recueil de ses textes, aux éditions Champ Libre. Ainsi pouvait-on lire l'entrefilet suivant: " Les grands magasins ont refusé de mettre cet ouvrage en vente. Raison invoquée: les amateurs de Renaud avaient tendance à voler les livres ".

 Quelle que soit sa réputation galopante, Renaud a quant à lui, bien d'autres préoccupations: sa " gonzesse " est " en cloque " et il va bientôt être papa, ce dont il rêve depuis l'âge de seize ans. Il a clamé partout qu'il voulait plein de gosses, parce qu'il les adorait, que c'était essentiel et lorsque l'heureux événement se produit en août 80, la petite Lolita semble concrétiser, à elle seule, tous ses rêves de bambins. Si Renaud avait pu passer pour un fondu, cette fois, il fond complètement. Avec " Chanson pour Pierrot " et à l'occasion de diverses interviews, il avait évoqué son désir d'avoir un garçon, mais le fait d'être le père d'une petite fille semble le séduire encore plus. " Bizarrement, dès que ma gonzesse a été en cloque, j'ai eu envie d'une fille, alors que pendant dix ans j'avais voulu un garçon. A ce moment-là, je ne me sentais pas capable d'avoir une fille. Une énorme surprise, donc, mais avant tout, je voulais un enfant ". La grossesse de sa femme l'avait un peu dérouté. " Je me suis senti un peu con pendant neuf mois. Il ne se passait rien pour moi et tout pour elle. C'était elle qui avait l'enfant dans le ventre, qui sentait les trucs physiques dans son corps. C'est elle qui a accouché. Moi, j'étais là planté comme un con pendant qu'elle accouchait. Je ne pouvais rien faire à part lui tenir la main ". Mais maintenant que Lolita est là, avec lui, entre eux deux, c'est toute sa vie qu'il commence à sentir transformée. " Elle me fait lever tôt, ce qui change déjà ma vie. Je n'ai plus envie de mourir, ni de me détruire avec l'alcool ou des trucs comme ça ". Alors, étrangement et progressivement, on va voir l'image de Renaud évoluer à travers ce qu'en disent les médias. On va s'apercevoir qu'il n'est pas seulement ce p'tit voyou qu'on a pris plaisir à exhiber, qu'il est aussi un sentimental. " C'est vrai ", avoue-t-il lui-même, " qu'il n'est pas évident que Renaud soit un " papa gâteau " qui aime bien pouponner, par rapport au blouson de cuir et tout Ça. Le blouson de cuir, c'est un rempart, une armure, pour dissimuler ou de la tendresse, ou un désir d'affection ".

 

Avec la rentrée scolaire 1980, les fans de Renaud retrouvent l'ambiance de ses concerts grâce au double album enregistré pendant la seconde partie de ses passages à Bobino. L'année de ses vingt-huit ans aura donc été extrêmement bien remplie. Pas seulement d'un point de vue musical et familial d'ailleurs, mais aussi sur le plan de ses passions personnelles fait maintenant ses tournées au volant d'une Cherokee Chief, dans lequelle il a installé un poste C.B.: une marotte très pratique. " Je m'en sert énormément en tournée. Je communique avec Alain, mon régisseur. Mais je ne m'en sers pas tellement le soir, parce qu'il y a des craignes si la fréquence qui s'ennuient chez eux et qui couvrent tout le monde". Côté moto, il a eu envie de conduire autre chose que son Sporster Harley qu'il a depuis un an et demi. " Je l'ai échangée à Coluche contre sa Triumph Bonneville 750. Je voulais pas vendre mon Sporster à n'importe qui: c'était MA moto. Je voulais pouvoir la reprendre à l'occasion pour aller faire un tour... Coluche a redésossé mon Sporster pour le remette en état d'origine. Avec la Bonneville, j'ai redécouvert la vitesse... ". Il revendra cependant quelques mois plus tard à Shitty, son pote du groupe Odeurs, à qui Coluche revendra également le Sporster. A l'époque Coluche ne s'occupe d'ailleurs pas seulement de moto. Il a décidé d balancer son plus gros gag en se présentant aux élections présidentielle et possède un fervent défenseur en la personne de son pote de toujours Renaud, qui expliquera peu après son échec: " Coluche exprimait un ras le bol que je ressentais par rapport à la droite, par rapport aux arnaqueries du pouvoir, aux espoirs déçus de la gauche... La preuve qu'il visa juste, c'est qu'il a finalement pas pu se présenter après les consigne données par les grands partis pour pas donner leurs signatures aux petit candidats ". L'amitié de Renaud pour Coluche ne se démentira pas quant " Soleil immonde ", chanson signée Michel Colucci, sera retenue pou figurer sur "... Le Retour de Gérard Lambert ", nouvel album enregistré au cours de l'année 1981. Jusqu'à présent, c'est la seule chanson d'un auteur contemporain autre que lui qu'ait jamais enregistré Renaud. Avant que ne paraisse " ... Le Retour de Gérard Lambert ", le répertoire d' chansons réalistes interprétées à Bobina sort en disque sous le titre " L' p'tit bal du samedi soir ". Renaud aura également été sollicité pour écrire sa première musique de film par Patrice Leconte. Deux chansons seront intégrées à " Viens chez moi j'habite chez une copine ", qui feront l'objet d'un 45 tours.

 

Si l'année 81 est surtout marquée par la victoire de la gauche, dont Renaud se réjouit " Rien que l'abolition de la peine de mort me permet dé ne pas regretter mon bulletin de vote ! ", elle verra aussi la disparition d'un homme à qui il vouait une profonde admiration: Georges Brassens. Voici comment il raconte sa seule rencontre avec son principal inspirateur: " On s'est retrouvé sur un plateau de télévision. Il était à cinq mètres de moi et il me regardait par en-dessous. Je flippais complètement. Je trouvais qu'il avait un drôle d'air et qu'il devait se demander qui avait eu l'idée de mélanger ainsi les genres et les gens. En fait, c'était de la timidité. Il est venu à petits pas vers moi. On a dû mettre cinq minutes à franchir les cinq mètres qui nous séparaient. En arrivant près de moi, en me regardant par en dessous, il m'a dit bonjour et il m'a fait des compliments: " Je connais un peu ce que vous faites... Pas tout... Quelques chansons... Je trouve cela formidablement construit. Et c'est très important ça ! Retenez bien ça: c'est bien construit ". Alors moi, j'ai bredouillé, complètement paniqué: j'ai été à bonne école. J'ai tous vos disques ! Je pouvais quand même pas lui dire que ça faisait trente ans que je l'écoutais. Ca se dit pas ! ... ". A Renaud de reprendre le flambeau de cette haute tradition de la chanson anar et impertinente, si magnifiquement illustrée par Brassens. Les nouveaux hommes du gouvernement de 81 n'allaient d'ailleurs pas tarder à lui faire les yeux doux. Georges Fillioud, récemment nommé ministre de la communication, disait ainsi: " J'aime certains chanteurs, Ferrat, Brassens. J'apprécie les chansons significatives ou celles qui portent des images. Y'a tellement de soleil dans ses yeux que lorsqu'elle me regarde, je bronze ". C'est de Renaud.

 

" ... Le retour de Gérard Lambert ", cinquième album de studio, sort à l'automne 81. On pourra trouver nombre de citations pertinentes dans les nouvelles chansons qu'il contient: " Banlieue rouge ", " Manu ", " Oscar ", " La blanche ", " Soleil immonde ", " A quelle heure on arrive ". Dans l'ensemble moins violent que " Marche à l'ombre ", de ce disque émane une grande tendresse, même si l'ironie sarcastique de Renaud y atteint des sommets avec des textes comme " Le Père Noël noir ", " J'ai raté télé-foot ", " Mon beauf ", ou " Etudiant - poil aux dents ". Renaud ne s'épargne d'ailleurs pas lui-même dans " A quelle heure on arrive ", qui évoque la déprime des tournées-galères qui n'en finissent pas. C'est aussi ce qui l'attend (quoi qu'avec beaucoup plus de moyens que ce qu'il décrit dans sa chanson) à partir du mois d'octobre, où il va parcourir tous les coins de l'hexagone jusqu'à la fin de l'année, avant de s'installer pendant deux semaines à l'Olympia, en janvier 82. Juste avant Noël 81, sortira le premier (et dernier) album de BD dont Renaud a écrit le scénario, " Les aventures de Gérard Lambert ". Il sera épuisé en un temps record, bien que, selon le propre aveu de Renaud, il ait fait le scénario à toute vitesse, un peu par-dessus la jambe. Les dessins sont signés Jacques Armand, alors prof de dessin et illustrateur dans un hebdomadaire de l'Eure qui, après avoir envoyé quelques planches à Renaud, avait obtenu d'illustrer le verso de la pochette du " Retour de Gérard Lambert " et envisagé une série d'histoires mettant en scène le héros de la chanson. Malgré le succès commercial de cette première expérience, elle n'aura pas de suite. L'année 82 commence en fanfare, avec quelques émissions de télévision importantes précédant l'Olympia, comme le " Grand échiquier" et " Droit de réponse ", consacré à Charlie Hebdo, où il se fait remarquer aux côtés de Gainsbourg, en agressant des lycéens qui l'excédaient avec leur mollesse. Cependant, Renaud suspendra ses activités professionnelles avant l'été, afin de se livrer à sa nouvelle passion: la voile.